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Était-il un guide spirituel ? Un réformateur de la religion juive ? Un guérisseur ? S’appuyant sur les textes sacrés et sur les dernières découvertes archéologiques, l’historien Jean-Christian Petitfils est parti à la recherche du Jésus historique.

Les prêtres l’avaient désigné comme un agitateur politique

Lorsqu’au printemps de l’an 30, il vient au Jourdain se faire baptiser par Jean le Baptiste, un nouveau prophète alors très populaire, Jésus est un Juif pieux, enraciné dans le monde culturel de son temps, totalement imprégné de la foi d’Israël. Aussitôt après, il devient un rabbi – un maître enseignant –, mais un rabbi singulier, exceptionnel, ne se rattachant à aucune des trois grandes écoles religieuses juives d’alors, pharisienne, saducéenne et essénienne.

Comme Jean le Baptiste, il attire des foules de petites gens. Se constitue bientôt un groupe permanent de disciples qui le suivent dans ses déplacements en Galilée ou à Jérusalem, pas seulement les Douze apôtres, mais plusieurs dizaines, voire des centaines de personnes, hommes ou femmes. Le plus souvent, il est hébergé chez deux des leurs, Simon-Pierre et André, pêcheurs à Capharnaüm, sur le lac de Tibériade, où les fondations de leur maison ont été retrouvées en 1968.

Ne le résumons pas simplement à un sage ou à un philosophe enseignant l’amour fraternel et le partage, comme le fut Hillel l’Ancien, une grande figure du judaïsme, quelques décennies plus tôt. Jésus va plus loin que les rabbis pharisiens : il prône l’amour des ennemis. Par son message, il annonce l’accomplissement de la Loi et aussi son dépassement. Exprimé dans les Béatitudes, son message d’amour et de miséricorde n’a rien de lénifiant. Il exige une prière à Dieu dégagée des rites formalistes, des ablutions de purification ou des sacrifices d’animaux. Ce qui importe est l’intention du cœur. « Heureux les pauvres en esprit », annonce-t-il, autrement dit ceux qui se dépouillent des richesses de ce monde pour faire place à Dieu dans leur cœur.

Sa prédication tranche assurément avec celle de ses contemporains et de ceux qui l’ont précédé. Tout en étant humble et doux, miséricordieux à l’égard de la femme adultère qu’il refuse de laisser lapider, il prononce de dures paroles, jette de violents anathèmes, chasse les marchands du Temple…

L’autorité inégalée avec laquelle il parle et s’impose – lui, modeste artisan de Nazareth – est stupéfiante : « Moïse vous a dit de faire ceci… Moi, je vous dis de faire cela… » Encore plus stupéfiant, sans doute, pour ses contemporains : alors que la prière juive est emplie d’une respectueuse déférence à l’égard de Dieu (elle reconnaît la paternité divine sur son peuple), il n’hésite pas à appeler son Père « Abba », mot affectueux qui signifie en araméen « Papa chéri » ! Devant ses disciples, d’ailleurs, il dit « mon Père », jamais « notre Père », sinon pour leur enseigner la prière qu’ils devront réciter. Et le plus inouï est qu’il pardonne les péchés, ce que Dieu seul peut faire ! S’affranchissant de la loi juive, il s’affirme comme l’unique médiateur entre Dieu et les hommes : « »Je suis la Lumière du monde… Nul ne peut aller au Père s’il ne passe par moi. »

A l’appui de cette affirmation, il accomplit des signes, des miracles, comme celui dont Isaïe, sept siècles plus tôt, a annoncé la venue : « Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont guéris, les sourds entendent, les morts ressuscitent… »

 L’historien, encore une fois, ne peut se prononcer sur ces prodiges. Il notera seulement que ces faits, réels ou supposés, ont soulevé l’enthousiasme en leur temps et ont été considérés par les premières communautés chrétiennes comme des signes authentifiant le message et la messianité de Jésus. Le seul thaumaturge juif connu jusque-là était Hanina ben Dossa (Honi, le traceur de cercles), qui pouvait faire tomber la pluie à volonté. Il vivait, dit-on, au Ier siècle avant notre ère. Armé des seuls outils de sa science, l’historien n’est pas en droit de conclure que Jésus est le Fils de Dieu, mais il peut affirmer que celui-ci est convaincu de l’être, entretenant une relation personnelle, unique, fusionnelle avec le Père.

Aller au-delà serait naturellement entrer dans le domaine de la christologie.

En ce temps-là, la Palestine est toute entière dominée par les Romains. La Galilée, au nord, est administrée par un roitelet vassal, Hérode Antipas, fils de Hérode le Grand ; la Samarie, au centre, et la Judée, au sud (avec Jérusalem), sont sous la dépendance directe du préfet Ponce Pilate. Le peuple supporte mal cette occupation, d’où le renouveau de l’attente messianique à cette époque. Pourtant, Jésus est mal à l’aise avec cette étiquette de messie qu’on lui donne, car ses contemporains attendent un sauveur guerrier et justicier qui chasserait les Romains. Aussi préfère-t-il généralement se servir du terme énigmatique de « Fils de l’Homme », dont parle un des écrits de la Bible, le Livre de Daniel, au IIe siècle avant notre ère. Or, le Fils de l’Homme est une figure infiniment plus grande qu’un messie temporel : c’est un personnage mi-humain, mi-céleste, qui doit revenir à la fin des temps pour juger les hommes.

Pharisiens et sadducéens se sont entendus pour faire mourir Jésus

Les prédications de Jésus font vite scandale. Il n’est pas vraiment le messie attendu par l’Israël de son temps ! Pour les pharisiens, Jésus «se fait Dieu» : c’est une prétention odieuse, inadmissible.

Pour les sadducéens, proches des grands prêtres, il est un danger : il a menacé leur pouvoir financier quand, au début de son ministère, il a chassé les marchands du parvis du Temple. Après la résurrection de Lazare, qui a enthousiasmé les foules, les deux groupes antagonistes finissent par s’entendre pour le faire mourir.

L’Evangile de Jean montre qu’il n’y a pas eu de procès juif, au sens où Jésus aurait comparu devant le Sanhédrin en séance plénière. Il était d’ailleurs interdit de réunir les 71 membres de cette haute juridiction la veille de la Pâque – or, c’est à cette date que le procès aurait eu lieu, suivant les Evangiles synoptiques. C’est dans un but didactique, et pour respecter leur chronologie serrée, que ces Evangiles synoptiques ont conçu ce procès symbolique. Jean montre au contraire que les controverses entre l’homme de Nazareth et ses adversaires se sont déroulées de manière plus informelle, lors de ses différents passages à Jérusalem.

Au printemps de l’an 33, Jésus a été interrogé sur «sa doctrine et ses disciples » par le grand prêtre honoraire Hanne, sans doute entouré de hiérarques de Jérusalem. Plus que de le juger eux-mêmes, leur dessein était de le livrer en tant que Nazôréen et prétendu messie révolutionnaire à l’occupant romain. Ce dernier seul, en effet, avait le droit de mort…

Le vrai procès de Jésus, donc, se déroule au palais de Pilate à Jérusalem. Le préfet romain méprise Hanne et Caïphe, ces « collaborateurs » dont il se sert pour maintenir la paix dans le pays. Comprenant très vite que Jésus n’est nullement le messie révolutionnaire qu’ils lui présentent (« Mon royaume n’est pas de ce monde », lui a-t-il dit), Pilate refuse de se laisser instrumentaliser par eux et tente de le libérer, non par compassion, mais par mépris à leur égard. Cependant, il doit rester prudent. L’année précédente, en 32, il a fait introduire de nuit dans Jérusalem des boucliers d’or portant des inscriptions à la gloire de Tibère. Pour les Juifs, c’est un acte d’idolâtrie. Une plainte a été déposée contre lui, et l’empereur l’a réprimandé. Aussi, lorsque les grands prêtres l’accusent de ne pas être « l’ami de César » (Jean, 19, 12), se sent-il contraint de céder à leur pression. La veille de la Pâque juive, le 3 avril de l’an 33, Jésus est donc conduit au supplice et crucifié. Sur la croix, Pilate fait placer un écriteau portant « Jésus le Nazôréen, roi des Juifs ». Ceci indique que Jésus meurt en tant qu’agitateur politique, comme l’avaient désigné les grands prêtres.

À l’ouverture du tombeau, le corps du supplicié a disparu

La quête de l’historien s’arrête devant le tombeau vide découvert par Pierre et Jean au matin de Pâques et le linceul laissé à plat, comme si le corps avait disparu de l’intérieur. Il ne peut qu’enregistrer les témoignages de ceux qui assureront avoir vu Jésus vivant après sa mort : Marie de Magdala, les Douze, dont Thomas le sceptique, Jacques et plus de « cinq cents frères », comme l’écrit saint Paul. Il butte sur le mystère de la Résurrection, laissant à chacun la liberté de se prononcer, dans une démarche qui ne relève plus de l’histoire mais de la foi.

L’auteur, Jean-Christian Petitfils, est historien et écrivain. Il a notamment publié une biographie de Jésus chez Fayard (aussi disponible dans la collection Le Livre de poche).

Cet article est extrait du GEO Histoire Hors-Série n°14, « Jésus et la naissance du christianisme » de décembre 2021-janvier 2022

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