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Dans L’Afrique face à la France, l’essayiste et ancien ministre de la Communication centrafricain, Adrien Poussou, décrypte la montée du sentiment anti-français, ravivé par l’affaire des « biens mal acquis », qui a réveillé fractures postcoloniales et malentendus persistants. Alors qu’Emmanuel Macron boucle une tournée africaine ponctuée d’une étape symbolique au Gabon, Poussou décrit une relation dégradée, minée par les faux-pas français et redessinée par une Afrique désormais affranchie de ses vieux réflexes.

Le Point Afrique : Vous affirmez que les dossiers des « biens mal acquis » ont basculé la relation franco-africaine. N’est-ce pas excessif d’accuser les magistrats français d’alimenter un sentiment anti-français ?

Adrien Poussou : Ces enquêtes ont durablement empoisonné les relations. Les magistrats instruisent depuis Paris des dossiers déconnectés du terrain et des contextes locaux. Pour les élites comme pour les populations, il ne s’agit pas de moralisation mais d’ingérence : une justice étrangère qui se croit légitime pour juger des dirigeants souverains.

Dans de nombreux pays, la séparation des pouvoirs reste théorique : quand un juge français ouvre une enquête, l’exécutif français est perçu comme l’instigateur réel. C’est ce décalage, cette perception d’une intervention extérieure, qui nourrit le sentiment anti-français plus que les procédures elles-mêmes.

Et surtout, pourquoi l’Afrique ne parvient-elle pas à instaurer ses propres mécanismes de reddition des comptes ?

Parce que construire un État crédible et des institutions fortes prend du temps et exige de la volonté politique. Beaucoup de dirigeants se concentrent sur leurs intérêts personnels ou ceux de leur clan.

Pourtant, certaines juridictions locales font déjà leur travail, souvent loin des projecteurs, et obtiennent plus de légitimité que les grandes proclamations venues de l’extérieur. Le vrai défi est de généraliser cette rigueur à l’échelle du continent.

Ces enquêtes françaises n’ont-elles pas mis en lumière de graves affaires de corruption ?

Elles produisent surtout des effets d’annonce. À part le vice-président de Guinée équatoriale, rien n’a vraiment été sanctionné. Les populations ne comprennent pas pourquoi Paris se pose soudain en gardienne de la vertu alors que ces fortunes ont longtemps circulé dans ses banques et quartiers aisés.

Les Africains veulent que leurs juridictions locales prennent en charge ces affaires, avec légitimité et discrétion, et certaines le font déjà.

Vous parlez beaucoup des élites. Mais le ressentiment ne vient-il pas surtout des populations ?

Le ressentiment est populaire, presque instinctif. Dans les marchés d’Adjamé, de Tokoin ou de Sandaga, le même discours revient : ces enquêtes françaises humilient les dirigeants africains.

À Niamey, avant le putsch du général Tiani, une étudiante affirmait préférer croiser chaque jour « les voleurs du Niger » plutôt que de les savoir jugés par Paris. Elle ne défendait pas la corruption, elle refusait qu’une puissance étrangère décide qui doit être sanctionné. La souveraineté est un point non négociable pour les Africains.

La rigueur budgétaire s’impose désormais dans plusieurs pays du Botswana aux Seychelles, jusqu’au Malawi.

Le discours de Ouagadougou en 2017 n’a-t-il rien changé ?

Presque rien. La rupture avec la Françafrique a été partielle, cosmétique. La Françafrique a peut-être changé de forme, mais ses réflexes demeurent : privilèges implicites, ton paternaliste, posture de surplomb. Quand Macron convoque les chefs d’État du Sahel en 2019 pour exiger une clarification, beaucoup n’y voient pas une discussion entre partenaires, mais un rappel à l’ordre. 

La rupture est-elle morale ou géopolitique ?

Les deux. Moral parce que les Africains demandent simplement du respect. Géopolitique parce que la Chine, la Turquie, la Russie ne donnent pas de leçons. Les élites se tournent vers ceux qui ne les « embêtent pas ». Mais un mouvement de prise de conscience traverse le continent : certains dirigeants commencent à gérer leurs États plus sérieusement.

Vous croyez vraiment à cette prise de conscience ? On pourrait vous accuser de complaisance face aux dirigeants qui prolongent leurs mandats et s’enrichissent?

La rigueur budgétaire s’impose désormais dans plusieurs pays du Botswana aux Seychelles, jusqu’au Malawi ? où les dirigeants savent qu’ils ne peuvent plus vivre à crédit et dissimuler les comptes. Même dans les États où les dirigeants multiplient les mandats, ils comprennent qu’ils ne peuvent plus dépenser au-delà de leurs ressources. C’est un premier pas concret.

L’Afrique peut-elle se libérer sans tomber dans de nouvelles dépendances ?

Aujourd’hui, beaucoup substituent simplement une dépendance par une autre : Russie, Chine, Turquie. Coopérer, oui, mais construire l’État, développer les pays, c’est autre chose. Beaucoup cherchent juste à se remplir les poches.

Et la Centrafrique ?

La sécurité est une excuse. Le vrai problème est politique. Le président Touadéra croit que gouverner consiste à tenir des audiences et enrichir son clan. La Russie exploite les ressources et sécurise le régime, elle ne construit rien.

Le panafricanisme, c’est l’union des Africains

Vous reprochez autant à la Russie qu’à la France ?

Oui. Les Français avaient encore une subtilité, qui ne trompait personne. Les Russes, eux, prennent, exploitent et repartent sans vergogne. L’Afrique reste dominée parce qu’elle n’a pas encore construit d’État solide.

Pourquoi n’y a-t-il pas d’héritiers aux figures tutélaires comme Kérékou ou Rawlings ?

Les chefs ne forment pas la relève. Ils ont peur de perdre le pouvoir. Résultat : on reproduit les mêmes erreurs.

Et le panafricanisme actuel ?

Il est instrumentalisé par des néo-pan-africanistes au service d’autres puissances, surtout la Russie. Ils font croire qu’être panafricaniste, c’est être anti-France et pro-Russie. Faux. Le panafricanisme, c’est l’union des Africains, pas le ralliement à un bloc.

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