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« Vous ravalez vos vomissures en initiant vos filles à l’église. Vous refusez les fétiches des ancêtres, mais vous voulez obéir à leur culture. Soyez précis, soit vous êtes chrétiens ou animistes, ne jouez pas le double jeu qui s’apparente à du syncrétisme ». Telles sont des critiques souvent adressées aux chrétiens catholiques, notamment kabyè (ethnie du nord-Togo), qui pratiquent leur culture à la lumière de leur foi chrétienne.

(…) L’homélie en intégralité

Loué soit Jésus-Christ !

Nous voici aujourd’hui au mercredi 29 juillet 2026, jour solennel où tous les Kabyè de Tchitchao, quelles que soient leurs convictions religieuses, célèbrent et honorent leurs ancêtres avec leurs richesses culturelles en matière de l’initiation de la jeune fille. Nos filles catholiques font leur sortie solennelle ici à l’Eglise, sortie dont le sommet est la célébration eucharistique en cours. Nous présentons à Jésus en offrande ces filles, mais aussi celles qui font leur sortie dans les différents sanctuaires du milieu, afin que « lui qui aime tous les hommes et ne veut en perdre aucun » leur accorde sa bénédiction et ouvre pour elles toutes les portes de bonheur et de salut qu’il a prévues pour chacune.

Frères et sœurs, la célébration eucharistique d’aujourd’hui, dans laquelle et foi en Jésus et culture kabyè s’imbriquent de façon expressive, est une belle occasion pour rendre grâce à Dieu pour notre identité culturelle et pour tout l’héritage culturelle Kabyè reçu des ancêtres. Nous n’avons pas souvent conscience que la culture à laquelle on appartient est un précieux cadeau du ciel.

Soyons fiers de notre appartenance linguistique et culturelle et disons merci à Dieu, Créateur du ciel et de la terre et tout ce qu’ils renferment. Merci Dieu pour notre belle langue. Merci pour l’ingéniosité de l’art culinaire de chez nous, transmise de génération en génération et pour l’être du Kabyè imprimé en nous. Merci Seigneur pour la sagesse qui se cache derrière nos schèmes de pensées et surtout dans chaque rite d’initiation. Donne-nous un cœur reconnaissant pour garder ce trésor et dispose-nous par ta grâce, pour qu’à travers nos valeurs culturelles nous puissions te reconnaître comme Unique et vrai Dieu et Père.

Chers parents, oncles et tantes des initiées de ce jour, recevez aussi notre reconnaissance pour le souci de perpétuer la tradition de vos pères qui a animé votre décision d’initier vos filles. Merci surtout pour avoir respecté votre foi chrétienne et/ou celle de vos enfants en faisant cette initiation à l’Eglise. Merci aussi pour votre attachement à vos sources car bon nombre d’entre vous ne réside pas à Tchitchao.

Vous aurez pu faire cela ailleurs. Vous êtes à la bonne adresse. Car vous êtes venues vers Jésus Christ, le véritable garant de la tradition des hommes. Il nous rassure dans Mt 5, 17 : « Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir ». Ce ne fut pas une affirmation banale. Jésus a réellement accompli la loi et les prophètes. Il a tout respecté. TOUT !

Mais pas à l’aveuglette. Ce qui ne répondait pas à l’esprit, aux objectifs et à la finalité de la Loi, il l’a parfait. D’où sa fameuse théorie et son mode de vie devenue la clé de voûte de toute réforme pour nous chrétiens : « Le sabbat est fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat » (Mc 2, 27). Frères et sœurs, Jésus a été condamné à mort et exécuté parce qu’il a osé penser une mise à jour de la tradition reçue des ancêtres juifs. Et pourtant, jusqu’aujourd’hui, il n’en reste pas moins vrai que la loi est faite pour servir, élever et exalter l’homme.

Toute loi, toute tradition ou toute culture qui ne répond plus à cette maxime est obsolète et devra être aboli pour laisser place à une autre ou demande une mise à niveau pour continuer à servir la vie.

Pourquoi Akpéma à l’Eglise ?

Chaque mois de juillet, la question revient toujours, même parfois sur les lèvres de certains chrétiens. Et nous, nous ne cesserons pas de marteler que l’initiation du jeune garçon et de la jeune fille en pays Kabyè (Evala, kondona et akpema) est un héritage ancestral destiné à tous les kabyè quel que soit leur bord religieux. C’est un fait culturel, même si pour lui donner plus de valeur, les ancêtres ont voulu l’émailler de quelques rites cultuels. A chaque fois que la question « Pourquoi Akpéma à l’Eglise » revient, il convient donc de rappeler encore et toujours le fossé qui existe entre ces expressions-réalités que sont « Culture et culte ».

D’après le dictionnaire français Larousse, la culture est l’ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. C’est ce qui est acquis par éducation en opposition à ce qui est inné. Tandis que le culte est l’hommage religieux rendu à une divinité ou à un saint personnage. Ainsi défini, les rites d’initiation Akpéma, Evala et kondona sont essentiellement culturels. Ils sont fondamentalement une école de vie et une richesse transmise de génération en génération pour préparer les jeunes filles et garçons à la vie d’adulte. Ces sont des traits distinctifs des kabyè.

Un peu comme la langue kabyè. Tout comme on ne peut pas savoir danser Tchimou si on ne l’a jamais appris, de la même façon, on a beau naître d’un père et d’une mère Kabyè, on ne pourra pas s’exprimer automatiquement en kabyè si on n’a pas appris. La culture se transmet par apprentissage ou par imitation. La lettre à Diognète, un texte chrétien anonyme du 2è siècle, déclare : « Les chrétiens ne se distinguent pas des autres hommes ni par le pays, ni par le langage, ni par les vêtements. Ils habitent chacun leur propre patrie, mais comme des étrangers. Ils s’acquittent de tous leurs devoirs de citoyens et supportent toutes les charges comme des étrangers. Toute terre étrangère leur est une patrie, et toute patrie une terre étrangère ».

Frères et sœurs, Dieu nous a voulus Kabyè, et nous avons le droit et le devoir de suivre la tradition de nos ancêtres. Avec tous les non-chrétiens nous partageons les mêmes richesses culturelles. La preuve : nous parlons tous le kabyè sans problème, nous buvons tous le tchouk, nous dansons tous le tchimou etc. Pourquoi c’est la sagesse des ancêtres transmise dans les rites d’initiation des jeunes garçons et filles que nous allons rejeter. C’est aussi notre héritage. Mais comme des pèlerins vers la patrie céleste, les chrétiens vivent ces rites en référence avec leur foi. 

Pour ceux qui ne le savaient pas, les rites d’initiation Akpéma sont tous ordonnés à préparer la jeune fille en vue du mariage. Voilà pourquoi la sortie officielle des Akpéma se solde originellement par l’intégration du foyer conjugal par l’initiée. En amont de cette sortie, tous les rites suivis, tous les insignes portés et toutes les attitudes recommandées à la jeune fille en initiation, la disposent et l’interpellent à sa responsable imminente d’épouse et de mère. Par exemple :

La retraite d’une semaine (où l’initiée est recluse) était un temps favorable pour les grands-mères et les marraines de rappeler à la Akpénou les devoirs d’une bonne épouse. Le silence imposé à la Akpénou pendant cette retraite devrait l’interpeler à une médiation sur la gravité de la vie d’adulte qu’elle va bientôt embrasser.

Pour nos Akpéma ici présentes, elles ont suivi ce temps de retraite de méditation et de formation en cette église où à travers prières et enseignements elles sont formées non seulement à la vie d’épouse et de mère mais à la meilleure exploitation de leur liberté dans leur choix de vie de manière à plaire à Dieu pour leur bonheur.  Les filleules appelées Kekpèïssi qui entourent l’Akpénou durant tout le temps de l’initiation ont été voulues par les ancêtres comme un décor qu’on crée autour de l’initiée de sorte qu’elle s’exerce sous le regard des marraines et des sages à sa responsabilité de mère au milieu de ses enfants.

La ficelle rituelle que porte l’Akpénou lors de sa procession vers le sanctuaire est un signe de virginité et montre donc que la porte d’entrée de son « sanctuaire sacré » est toujours fermée depuis sa naissance. Par là l’abstinence avant le mariage était recommandée. L’abstinence avant le mariage n’est donc pas une invention de l’Eglise. Normalement cette norme de l’Eglise selon laquelle l’acte sexuel ne peut être posé que dans un cadre conjugal devrait être facile à respecter par le chrétien kabyè parce que formé ainsi par sa culture. 

Le bâton pyrogravé : symbole de liberté et de fidélité selon les ancêtres ; d’ailleurs c’est ce qu’enseigne et recommande fortement l’Eglise. Ce bâton est tenu symétriquement par rapport aux yeux, au nez et au front pour que la Akpénou voit et considère seulement celui qu’elle a choisi malgré la multitude d’hommes qui peuvent défiler devant elle. Le bâton pyrogravé, n’est pas acheté par les parents mais présenté par le fiancé et les prétendants. Le choix du fiancé ou d’un prétendant est le symbole de l’échange de consentement au cours du sacrement de mariage matérialisé par le port des alliances. Une fois le mariage consommé, les époux se sont liés l’un à l’autre pour un destin commun jusqu’à la mort.

Nous retrouvons cela dans l’enseignement de l’Eglise sur l’indissolubilité du mariage. Aussi le bâton pyrogravé que présente le fiancé à l’Akpénou exprime que le mariage Kabyè comme chrétien c’est entre un homme et une femme. Malheureusement on voit des kabyè qui disent défendre la tradition mais qui sont pour l’homosexualité ou qui décident de devenir homosexuels. Et si nos garants des us et coutumes pouvaient sensibiliser les hommes aux côtés de l’Eglise au respect de cette loi naturelle en matière de mariage ?

Les rites « Danaa » de l’Akpénou dans la tradition a pour double fonction de la purifier et d’informer l’esprit géniteur qu’elle est adulte. Quand on initie une fille chrétiennement, sa purification se fait plutôt dans le sacrement de la réconciliation. La bête de l’initiation de l’Akpénou chrétienne est plutôt bénie par le prêtre en action de grâce à Dieu qui pourvoit aux besoins de ses enfants.

A l’origine, la nudité de la Akpénou n’était pas un scandale comme c’est le cas aujourd’hui. Car tous marchaient nus avant l’âge adulte. C’est le jour de la sortie officielle, après les rites dans le sanctuaire qui marque le début de la vêture de la fille devenue épouse et mère. A partir de cet instant une femme qui se déshabille en public, surtout dans la colère, c’est une malédiction pour les spectateurs. Car la sagesse des ancêtres proscrit que l’on expose les parties intimes par lesquelles on donne la vie. L’intention des ancêtres étaient donc d’exalter la femme et de solenniser le jour où elle devient épouse. Quelle justification nous pouvons donner aujourd’hui quand on exige des filles qu’elles sortent nues, elles qui étaient, tout temps, habillées depuis le berceau ? N’est-ce pas tordre le coup à la sagesse des ancêtres, ridiculiser et instrumentaliser la femme ?

Frères et sœurs, qu’on soit chrétien ou non, laissons-nous interpeller par la douce sagesse de Jésus qui nous murmure à l’oreille encore une fois aujourd’hui : « Le sabbat est fait pour l’homme et l’homme pour le sabbat ». La tradition est faite pour l’homme et non l’homme pour la tradition, au prix de sa dignité et de sa vie. Travaillons alors pour l’humanisation de nos cultures comme nous le recommande l’Evangile. Que nos cultures, au lieu de nous rabaisser, exaltent plutôt la mémoire de nos ancêtres, nous unissent les uns les autres et nous rapprochent de Dieu. Vive la culture Kabyè ! Vive les Akpémas chrétiennes ! Vive Jésus maître et Seigneur de notre histoire et qui nous sauve et sauve nos cultures ! Amen

Daniel A. (In CHRONOIQUE DE SLA SEMAINE n°764 du 06 Août 2026)

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